Après la répression des manifestations, les Colombiens exigent une autre police

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“Ils nous tuent” : les centaines de milliers de Colombiens qui manifestent contre le gouvernement depuis la fin avril dénoncent aussi la répression exercée par les forces de sécurité, réclamant des réformes en profondeur de la police.

Appauvrie par la pandémie avec 42,5% de la population en-dessous du seuil de pauvreté, confrontée à une recrudescence de la violence, la Colombie est en proie depuis le 28 avril à un mouvement de colère populaire, dans lequel les jeunes sont en première ligne.

L’étincelle a été un projet de réforme fiscale, vite abandonné, porté par le président de droite Ivan Duque, qui visait à augmenter la TVA et à élargir la base de l’impôt sur le revenu.

42 personnes ont été tuées, dont un membre des forces de l’ordre, dans des affrontements qui ont émaillé les manifestations, selon le Défenseur du peuple, une entité publique de protection des droits humains.

Il y a eu 1.500 blessés parmi les civils et les policiers, selon le ministère de la Défense. L’ONG Temblores dénonce au moins 40 homicides par la police.

L’AFP a visionné une quarantaine de vidéos d’une scène de répression policière qui a été condamnée par l’ONU, l’Union européenne, les Etats-Unis et des ONG internationales de défense des droits humains.

– “Ils n’ont plus peur” –

“En Colombie, l’ennemi a toujours été intérieur : l’idée demeure dans l’imaginaire de la police et dans celui de l’armée”, explique l’historien Oscar Almario, de l’Université Nationale, faisant allusion aux conflits avec les guérillas et les trafiquants de drogue.

Les manifestants sont ainsi, pour les forces de l’ordre, “un ennemi potentiel défiant les institutions : c’est bien entendu le pire scénario”, a ajouté M. Almario.

Le gouvernement refuse de démilitariser la police de crainte de perdre sa capacité à combattre un ennemi intérieur qui n’a pas complètement disparu : des groupes armés financés par les narcotrafiquants ou l’industrie minière illégale.

Or, après des décennies de stigmatisation de la protestation sociale, associée aux rébellions de gauche, les jeunes, qui n’ont pas connu les années noires du conflit armé, “n’ont plus peur” et n’hésitent pas à filmer la répression à l’aide de leurs smartphones, souligne Luis Felipe Vega, professeur de sciences politiques à l’Université Javeriana.

– Un nouveau conflit urbain –

“Ils peuvent ainsi devenir victimes d’un nouveau conflit qui n’est plus rural mais urbain”, fait-il valoir.

En 2019, un mouvement étudiant inédit avait donné un premier avertissement à Ivan Duque, le plus jeune président de l’histoire contemporaine de la Colombie, aujourd’hui âgé de 44 ans.

Devant la brutalité de la répression, la Cour Suprême avait exigé une réforme en profondeur des unités antiémeute.

Ces unités sont aujourd’hui “mieux formées” pour faire face aux manifestations, insiste Juan Carlos Vasquez, un expert en sécurité de l’Université du Rosaire.

Or “ce sont pour l’essentiel des unités de police de surveillance qui ont tiré à balles réelles sur des manifestants”, souligne-t-il.

“Le fait de tirer à brûle-pourpoint sur des manifestants sans réfléchir à deux fois révèle l’état de dégradation de cette police-là”, selon M. Vasquez.

A ce jour, seuls cinq policiers ont été suspendus, dont deux font l’objet d’une enquête pour l’assassinat par balle d’un étudiant de 19 ans à Ibagué (centre).

Le gouvernement assure que les policiers ont également essuyé des tirs et que les manifestants sont infiltrés par des groupes armés, dont des dissidents des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et de l’Armée de libération nationale (ELN).

Mais parmi les 849 policiers blessés, 12 seulement ont été touchés par des balles.

Ces membres des forces de l’ordre attaqués “ripostent en légitime défense, mais aussi pour tuer et se venger”, déplore M. Vasquez.

– Statut hybride –

Les policiers ont longtemps bénéficié d’une bonne image lorsque la Colombie faisait face à la fois à de nombreuses guérillas et aux puissants cartels de la drogue.

Dans un pays où une problématique de maintien de l’ordre public a remplacé cette guerre ouverte, la police, toujours dépendante du ministère de la Défense, n’a pas su s’adapter à la nouvelle donne.

“Son statut hybride s’avère être une faiblesse dans un contexte où le maintien de l’ordre devient la priorité de l’action de l’Etat”, relève M. Almario.

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