Au Mexique, les morts s’invitent à la table des vivants

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Ces jours-ci, ils sont partout: grands, courts sur pieds, grassouillets, le sourire figé, en robe fleurie ou queue de pie, les squelettes sont les acteurs principaux du Jour des Morts, la fête la plus courue au Mexique.

Célébrée à partir de vendredi et deux jours durant, le 1er et le 2 novembre, “El Dia de los Muertos” est l’occasion pour la population de les “faire revenir”, les couvrir d’offrandes sous forme de fleurs et de victuailles, et faire parader leurs ossements dans les rues.

A l’exception de ceux qui sont passés à trépas le mois dernier, et pour qui il est prématuré de prétendre à des offrandes, tous reviennent pour rendre visite une fois l’an à leurs proches encore de ce monde.

La mort, généralement perçue comme tabou dans de nombreuses cultures, fait partie de la vie des Mexicains, de leurs traditions et des décors de leurs maisons, à l’instar d’Halloween chez leur voisin américain.

Dans son livre “Le Labyrinthe de la solitude”, le Mexicain Octavio Paz, Prix Nobel de littérature 1990, écrit: “Le Mexicain est familier avec la mort, il en plaisante, la caresse, dort avec elle, la célèbre (…) Une société qui nie la mort, finit par nier la vie”.

Les Mexicains sont donc nombreux à prendre les traits maquillés de la Grande faucheuse, pommettes saillantes, orbites vides, nez creux et dents apparentes jusqu’à la racine. Les stands de maquillages disséminés dans les villes sont littéralement pris d’assaut par jeunes et vieux, hommes et femmes.

“Nous avons tous peur de la mort”, avoue Alejandra Diaz, 30 ans, qui est venue de Colombie pour participer à la fête. “Au Mexique, cela fait partie d’une vraie célébration, d’un rite coloré. C’est merveilleux”.

Susana Rodriguez, 44 ans, femme au foyer, se remémore avec nostalgie cette tradition qu’elle célèbre depuis son enfance et qu’elle veille à transmettre à ses enfants.

– “Les morts se réveillent” –

“Les morts se réveillent de leur éternel songe qui est de partager la vie avec nous autres, les vivants”, raconte-t-elle.

Les célébrations, désormais connues dans le monde entier comme la marque de fabrique du Mexique, sont un un mélange de traditions chrétiennes de l’époque coloniale espagnole et indigènes, fondées sur la croyance selon laquelle, durant deux nuits, morts et vivants se rencontrent dans une ambiance de kermesse.

Elle fait d’ailleurs partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco depuis 2003.

Selon la légende, les Mexicas, le peuple indigène dominant de l’époque pré-hispanique, voyageaient dès après leur mort dans les neuf régions du monde souterrain connu sous le nom de Mictlán.

“Le destin final de ces gens était fonction du comportement qu’ils avaient de leur vivant”, explique à l’AFP Octavo Murillo, directeur des collections de l’Institut national des peuples indigènes. “Ces peuples ont incorporé de nouveaux éléments religieux de la tradition chrétienne, par exemple pour tout ce qui touche aux offrandes”.

– Têtes de mort –

Les offrandes sont déposées sur des autels dressés pour l’occasion par des millions de familles mexicaines dans leurs maisons, dans les rues, à l’entrée des magasins, à leurs bureaux.

Les autels ont plusieurs niveaux qui symbolisent les différentes étapes traversées par l’âme du défunt dont le portrait surplombe l’ensemble. Des bougies sont allumées afin de lui montrer le chemin vers l’autel.

On y voit aussi des objets ayant appartenu au cher disparu, ses plats préférés, des fleurs orange dites de Zempaxuchitl, des masques mortuaires et des têtes de mort en porcelaine, en papier mâché, en cire, ou en sucre.

Les autorités de la ville de Mexico profitent de l’occasion pour organiser toutes sortes d’activités, notamment un défilé très particulier de “Catrinas”, “les Catherines”, célèbre personnage de femme-squelette créé par le dessinateur José Guadalupe Posada en 1910.

“Le Mexique considère la mort comme une étape normale. Cela fait partie de notre identité”, précise Yamilé Niño, un lycéen de 15 ans dont le visage a été maquillé comme une tête de mort.

Pour le sociologue Jonathan Juarez, cette tradition d’origine préhispanique est aussi attrayante à l’étranger car d’autres peuples partagent la conception de la mort des Mexicains. “La vie et la mort sont des phénomènes qui sont très marquants pour l’homme et génèrent une grande ferveur”.

“Elle est en soi l’expression même du multiculturalisme mexicain”, affirme-t-il.

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