Au Nagorny Karabakh, même sous les bombes, “nous vaincrons!”

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Martouni: à l’ancienne mode soviétique, les lettres de plastique rouge en alphabet arménien marquent l’entrée de la bourgade campagnarde. Elles jouxtent un grand portrait peint et souriant de Monte Melkonyan, un “héros national” arménien de la guerre de 1990 contre l’Azerbaïdjan.

A une poignée de kilomètres de la ligne de front, la petite ville de Martouni, sur les haut-plateaux agricoles des montagnes du Nagorny-Karabakh, se retrouve aux avant-postes de la nouvelle guerre en cours depuis presque deux semaines entre populations locales arméniennes et forces azerbaïdjanaises.

Le canon tonne au loin. Après un début de matinée relativement calme, des roquettes ou peut-être des obus de mortier lourd commencent à pleuvoir à intervalles régulier sur la ville, faisant trembler le sol dans un fracas d’acier.

Autour du mémorial aux combattants de la Deuxième guerre mondiale, les vitres brisées et les fenêtres éventrées de solides bâtiments officiels annoncent les locaux de la municipalité.

– Lada et pommes-grenades –

Entouré de ses militaires, le maire-adjoint, un trentenaire énergique en treillis, y accueille en coup de vent, en haut de l’escalier d’une cave servant d’abri antiaérien, les journalistes de l’AFP de passage.

“Vous pouvez aller constater les destructions”, autorise l’édile au prénom évocateur d’Aznavur Saghyan. Mais soyez prudent et baissez bien la tête si vous êtes dans un secteur bombardé”, lâche-t-il, avant d’aller gérer des problèmes autrement plus sérieux avec des hommes en civil ou en tenue militaire, la mine grave et la cigarette au bec.

C’est à Martouni que deux journalistes français du journal Le Monde ont été blessés le 1er octobre dans un bombardement, lors d’une visite organisée par les autorités locales pour les médias.

Depuis lors, les accès aux lignes de front restent totalement bouclés pour la presse internationale, cantonnée d’ordinaire dans la capitale des séparatistes Stepanakert, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest, et cible depuis le début de semaine des bombardements à l’arme lourde des forces azerbaïdjanaises.

Ici aussi les bombes pleuvent, d’autant plus que la ligne de front est beaucoup plus proche. La tension est palpable, les yeux des très rares hommes croisés dans la ville désertée sont cernés de fatigue.

Quelques antédiluviennes voitures Lada des années 80 stationnent aux abords de l’avenue Chatoyante, la principale artère arborée, mais jamais en vue et toujours à l’ombre d’un appentis ou d’un mur protégeant de la mitraille.

A part les vitrines à terre et les fenêtres éclatées ça et là, les destructions ne choquent pas au premier coup d’oeil, la faute sans doute à l’habitat dispersé de cette bourgade typiquement caucasienne, alliant la laideur de l’architecture communiste au charme rural des vieilles maisons à étage, aux vignes débordantes de raisins tombant sur leur jardinet.

– “Ne pas fumer” –

Mais au détour d’un virage, entre deux vergers de pommes-grenades rouges à souhait, ou d’une rue à l’asphalte défoncé, on tombe inévitablement sur des habitations éventrées et cernées de gravats, frappées de plein fouet par les bombes azerbaïdjanaises.

“Je n’ai pas peur, je suis un ancien combattant de la guerre de 1990”, plaisante le ventru propriétaire d’une habitation jusqu’à présent épargnée, à un jet de pierre de la municipalité. “Un peu de tout nous tombe sur la tête ces derniers jours, des (roquettes) Grad et Smertch, des drones, de l’artillerie…”, résume le sympathique quinquagénaire, sous le porche verdoyant de sa maison.

Dans un autre quartier, un immeuble rectangulaire crasseux et sans âme des années soixante, au pied duquel de vieux ateliers à gymnastique rouillent près du bac à sable.

“Ne pas fumer” prévient un panneau collé sur le hall d’entrée, d’où l’on accède à une cave impeccablement rangée servant d’abri à un couple de personnes âgées, plantées devant la télé. Et une femme brune, la trentaine, survêtement noir à capuche et claquettes-chaussettes à la mode locale, qui se présente tout sourire comme “l’une des deux seules volontaires féminines sur cette partie du front”.

“J’y fais la cuisine pour les unités déployées sur le champ de bataille. Je suis revenue ici pour me doucher et me reposer un peu”. “La guerre d’aujourd’hui est bien pire que celle de 1990”, souligne-t-elle. “A l’époque ils nous tiraient dessus à l’arme automatique. Aujourd’hui ce sont des bombes et de l’artillerie”.

“Peu importe”, renchérit dans la foulée Svetlana Siranyan, la femme au teint de cire et regard d’acier du couple âgé: “nous gagnerons cette nouvelle guerre”.

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