Deux décennies d’interventionnisme américain se referment avec l’accord avec les talibans

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L’accord que les Etats-Unis s’apprêtent à signer samedi avec les talibans pour sortir de la plus longue guerre de leur histoire incarne un tournant diplomatique majeur: l’essoufflement de l’interventionnisme américain à travers le monde.

La “guerre contre le terrorisme” déclarée par Washington au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 n’a longtemps souffert d’aucune contestation dans un pays traumatisé à jamais par l’effondrement des tours jumelles de New York.

Mais avec le temps, les nombreuses vies perdues en Afghanistan et en Irak, ainsi que les milliards de dollars engloutis en dépenses militaires, ont doucement érodé les convictions. Et Donald Trump s’est installé à la Maison Blanche après avoir promis de mettre un terme aux “guerres sans fin”.

L’accord que les Etats-Unis doivent parapher samedi au Qatar avec les talibans préparera le terrain à un retrait des troupes américaines d’Afghanistan, dont le sort, après deux décennies de conflit, sera désormais pendu aux négociations incertaines entre les insurgés et le gouvernement de Kaboul.

Adam Wunische, spécialiste de l’Afghanistan à l’Institut Quincy pour une gouvernance responsable, un nouveau think-tank de Washington anti-interventionniste, confirme que les lignes sont en train de bouger, même sur la question afghane, qui a longtemps été taboue aux Etats-Unis.

“La classe politique est terrorisée à l’idée d’une attaque terroriste fomentée en Afghanistan, et de devoir ensuite s’en justifier auprès de l’électorat”, explique-t-il, rappelant “la cicatrice” laissée par le 11-Septembre.

“L’élection de Trump n’a pas été un tournant en elle-même, mais une indication qu’il avait eu lieu”, estime cependant l’expert, qui voit mal les Etats-Unis revenir en arrière sur la question.

Tous les candidats démocrates en lice pour affronter Donald Trump dans les urnes en novembre se sont prononcés en faveur, à différents degrés, d’un retrait des troupes américaines d’Afghanistan.

“L’idée selon laquelle les bombes pouvaient nous protéger du terrorisme s’est avérée fausse”, avance l’élu de la Chambre des représentants Ro Khanna, soutien de Bernie Sanders, grand favori dans la course démocrate à la Maison Blanche.

“Il existait un très large consensus pour dire que les frappes initiales en Afghanistan étaient justifiées. Mais qu’en est-il 20 ans plus tard?”, s’interroge-t-il. “Personne n’avait dit que nous voulions transformer la société afghane.”

– Coûts humains et financiers –

Malgré les promesses de Donald Trump sur les “guerres sans fin”, plus de 200.000 soldats américains sont toujours déployés aujourd’hui à l’étranger, et des renforts ont encore été envoyés l’an passé au Moyen-Orient.

Tout en affirmant se concentrer dorénavant sur les menaces que représentent à ses yeux la Russie et la Chine, l’administration Trump a engagé un bras de fer acrimonieux avec l’Iran, allant même jusqu’à éliminer dans une attaque de drone l’un de ses puissants généraux.

“Trump n’est pas un isolationniste, mais quelqu’un qui préfère choisir où les Etats-Unis doivent être impliqués”, juge un haut diplomate d’un pays allié des Etats-Unis. “Cela semble être une bonne chose jusqu’à ce que le vide laissé soit comblé par d’autres puissances, plus problématiques, comme la Russie”.

C’est le cas de la Syrie, où Moscou soutient militairement le régime de Bachar al-Assad.

La décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord du pays, ouvrant la voie à une offensive turque contre des forces kurdes alliées de Washington, lui a valu de nombreuses critiques, jusque dans son camp républicain. Mais peu au sein de ce dernier ont remis en cause un déploiement américain à long terme dans la région.

Depuis le 11-Septembre, les guerres menées par les Etats-Unis ont directement causé la mort de plus de 800.000 personnes et coûté à Washington quelque 6 mille milliards de dollars, selon une étude de l’université Brown.

De quoi faire reculer le soutien des Américains pour l’interventionnisme militaire: 43% d’entre eux pensaient en septembre, dans un sondage de l’institut Gallup, que la guerre en Afghanistan était une erreur dès le départ.

Mais l’usure du temps semble y jouer davantage que la colère: les manifestations d’ampleur sont rares dans le pays pour demander un retrait d’Afghanistan, où 22 soldats américains ont encore péri en 2019.

Le général à la retraite David Petraeus, qui a oeuvré à la fois en Irak et en Afghanistan, estime que les Etats-Unis peuvent se permettre des déploiement à long terme à l’étranger, à condition de minimiser “les coûts humains et financiers”.

Les deux dernières décennies ont montré selon lui que les “régions mal ou non gouvernées du monde musulman, notamment dans le grand Moyen-Orient”, offraient un terreau fertile aux “extrémistes islamistes”.

“Il n’est pas possible d’attendre sans rien faire que le problème s’en aille”, a-t-il insisté devant l’auditoire, sceptique, du think-tank anti-interventionniste Quincy Institute.

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