En Somalie, l’arrestation d’un ex-chef jihadiste repenti fragilise les espoirs de paix

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L’arrestation d’un ancien chef Shebab somalien, candidat aux élections régionales dans le sud du pays, a entraîné des affrontements meurtriers à Baidoa, déstabilisant la fragile transition démocratique.

Au moins onze personnes ont été tuées jeudi 13 et vendredi 14 décembre à Baidoa, dans le sud de la Somalie, lors d’affrontements entre des policiers somaliens et des partisans de l’ex-chef jihadiste Mukhtar Robow. L’arrestation de ce dernier, quelques jours avant l’élection présidentielle régionale de l’État du Sud-Ouest, a mis le feu aux poudres le 13 décembre.

Selon Hussein Aden, un responsable militaire interrogé par Reuters, et plusieurs témoins, Mukhtar Robow a été interpellé par des policiers accompagnés de soldats éthiopiens de la mission de maintien de la paix de l’Union africaine en Somalie (Amisom), puis transféré vers la capitale Mogadiscio. Ces dernières semaines, le gouvernement fédéral somalien, soutenu par la communauté internationale, a essayé d’empêcher Mukhtar Robow de se présenter à l’élection régionale, reportée plusieurs fois depuis novembre et qui doit se dérouler le 19 décembre, comme l’a confirmé vendredi la commission électorale.

Le charismatique ex-numéro deux des Shebab

Aussi connu sous le nom d’Abou Mansour, Mukhtar Robow est l’un des fondateurs du groupe jihadiste des Shebab, lié à Al-Qaïda. Avant de déposer les armes, ce vétéran de la lutte jihadiste en Afghanistan a été le numéro deux et le porte-parole du groupe islamiste somalien, et est resté pendant de nombreuses années son visage public. Inscrit sur la liste des “Specially Designated Global Terrorists” du département du Trésor américain – les personnes et organisations considérées comme des menaces pour la sécurité et la politique étrangère des États-Unis –, il avait vu sa tête mise à prix pour 5 millions de dollars.

>> Lire (en anglais) le portrait de Mukhtar Robow

En 2013, Mukhtar Robow a quitté les Shebab après une lutte de pouvoir avec son supérieur, Ahmed Abdi Godane, et s’est exilé dans son village du sud-ouest du pays, après avoir publiquement renié l’organisation. Il s’est rendu aux autorités en 2017, dans ce qui a été considéré comme une étape majeure pour la paix et la réconciliation dans ce pays ravagé par la guerre civile. Puis, en octobre 2018, le charismatique jihadiste repenti a annoncé sa candidature à la présidence de l’État du Sud-Ouest.

Très populaire dans son État natal, Mukhtar Robow a attiré les foules lors de sa campagne. Son slogan “J’ai su créer les Shebab, je saurai comment les détruire” a fait mouche dans cette région où les jihadistes gèrent une administration parallèle, avec l’aide de leur service de renseignement, l’Amniyat.

“Les implications de cette arrestation sont énormes. Cela va complètement réduire à néant toute possibilité, pour les combattants Shebab, d’envisager de faire défection en faveur du gouvernement, ce qui aura des conséquences considérables pour les espoirs de paix en Somalie”, affirme Hussein Sheikh-Ali, fondateur de l’Institut Hirral, basé à Mogadiscio, dans un entretien téléphonique avec France 24.

“Il y a aussi un problème pour l’État de droit, quand on voit que le gouvernement enfreint de manière flagrante toutes les normes et les accords de la sphère politique somalienne”, ajoute-t-il.

“Une menace pour le candidat du gouvernement”

Le principal adversaire de Mukhtar Robow dans la course présidentielle pour l’État du Sud-Ouest est le ministre fédéral de l’Énergie et de l’Eau, Abdiaziz Hassan Mohamed, considéré comme le candidat favori du gouvernement. Des rapports locaux montrant que le ministre utilisait des deniers publics pour financer sa campagne ont déclenché l’ire des habitants de la région.

“Robow était une menace pour le candidat du gouvernement”, explique Hussein Sheikh-Ali.

Selon les autorités somaliennes, le jihadiste repenti a fait venir des militants islamistes et des armes dans la capitale régionale, Baidoa, ce qu’il a toujours réfuté.

On ignore encore s’il a été inculpé, et si oui, pour quels délits.

Enjeux régionaux et internationaux

La crise politique en Somalie montre les défis auxquels la communauté internationale est confrontée [dans ce pays où elle s’efforce, depuis près de trente ans, de ramener la paix, NDT].

Dans un communiqué diffusé samedi, l’Amisom a affirmé n’avoir “aucun lien avec l’arrestation de M. Robow et son transfert à Mogadiscio”. Ce qui impliquerait que les troupes éthiopiennes qui ont participé à l’opération agissaient hors du cadre légal de la mission de la paix.

La veille, l’Amisom, la mission de l’ONU dans le pays (Unsom), plusieurs pays européens et les États-Unis avaient manifesté leur inquiétude après les événements dans le Sud-Ouest et appelé tous les partis à respecter l’intégrité du processus électoral. Le communiqué commun, signé par l’Ouganda et le Kenya, qui fournissent des troupes à l’Amisom, ne l’a pas été par l’Éthiopie, puissant voisin de la Somalie, qui a une longue histoire d’interventions dans les États de la Corne de l’Afrique.

La Somalie a renoué les liens avec son voisin après l’élection du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed en avril, qui a permis cet été la signature d’un accord de paix historique avec l’Érythrée. En novembre, les présidents somalien, érythréen et éthiopien se sont rencontrés à Gondar, dans le nord de l’Éthiopie, pour un sommet sur la promotion du développement économique régional.

Cependant, si l’Éthiopie a bien lancé une opération militaire en Somalie en 2006 pour écraser une coalition de groupes islamistes, Hussein Sheikh-Ali ne croit pas qu’Addis Abeba soit impliqué dans la dernière crise politique intérieure. “L’Éthiopie n’a pas d’avis sur Robow”, explique-t-il. “Elle investit dans les principaux ports somaliens, sa marine navigue dans les eaux somaliennes et je pense qu’entre l’Éthiopie et [le président somalien] Farmajo, il y a un jeu du ‘faites ce que je demande, je ferai ce que vous demandez’”.

Adapté de l’anglais par Rémi Carlier. Lire l’article original

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