Il y a 10 ans, l’Iran au “bord de l’abîme”

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Il y a dix ans, la réélection contestée du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad déclenchait une onde de choc qui allait ébranler un temps la République islamique d’Iran.

Pendant 19 mois, manifestations de protestataires et contre-manifestations en soutien à l’Etat vont se succéder dans les plus grandes villes d’Iran, tout particulièrement à Téhéran, plaçant le pays “au bord de l’abîme”, comme le dira plus tard le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

Sous le regard éberlué du monde entier, le “Mouvement vert” qui avait commencé par des manifestations silencieuses contre la réélection de M. Ahmadinejad, président ultraconservateur et populiste, en demandant un recomptage des voix, allait dégénérer en une lutte -inégale- entre contestataires et forces de sécurité.

A l’ère de l’internet et des téléphones multifonctions, la diffusion rapide des images des événements contribua à transformer la fronde contre la fraude électorale présumée en un mouvement dénonçant la répression.

Mais la détermination de l’Etat à éradiquer ce qui n’était, à ses yeux, rien d’autre qu’une “sédition” eut finalement raison du mouvement.

“Pour l’Histoire, la défaite du Mouvement vert restera gravé comme un événement amer ayant laissé ses partisans extrêmement frustrés et profondément désabusés”, dit à l’AFP Ahmad Zeïdabadi, journaliste et militant réformateur arrêté dès le lendemain du scrutin.

Amir Mohebbian, analyste et homme politique conservateur estime lui que la situation en Iran a énormément changée depuis que “l’Etat s’est rendu compte”, en 2009, “que l’opposition et l’Amérique”, ennemi juré de la République islamique, étaient derrière les émeutes. Pour ces raisons, dit-il, l’Etat a usé “de tous ses pouvoirs pour reprendre le contrôle de la situation”.

– “Où est ma voix?” –

La campagne électorale de 2009, l’une des plus dynamique qu’ait connue la République islamique, a aussi été caractérisée par un affrontement sans merci entre candidats, surtout après le débat explosif entre M. Ahmadinejad et son principal concurrent, Mir Hossein Moussavi.

Le vendredi 12 juin, jour du scrutin, la participation sera telle (85% officiellement) que les opérations de vote devront se prolonger tard dans la nuit dans de nombreuses villes.

Dès le matin, les Iraniens avaient pu constater quelque chose d’anormal: le système de messagerie SMS avait été coupé pendant la nuit.

Rapidement, les réformateurs se plaignent que nombre d’observateurs n’ont pas été autorisés à entrer dans les bureaux de vote. Plus tard, les forces de l’ordre ferment plusieurs permanences de M. Moussavi à Téhéran.

Celui-ci improvise une conférence de presse nocturne, revendique la victoire et avertit que toute information contraire sera signe de fraude.

Le résultat officiel donne M. Ahmadinejad vainqueur avec environ 63%. En quelques heures, des manifestations de colère éclatent dans Téhéran. D’autres grandes villes suivent.

La publication détaillée des résultat conduit les réformateurs à dénoncer nombre d’irrégularités, ce qui amplifie les accusations de fraude à grande échelle.

Le 14 juin, M. Ahmadinejad attise le mécontentement en traitant les contestataires de “vauriens” lors d’un rassemblement pour fêter la victoire.

M. Moussavi et l’autre candidat réformateur, Mehdi Karroubi -crédités respectivement de 34% et 1% des voix- appellent à une contre-manifestation le 15.

Ce jeudi-là, une foule monstre défile en silence à Téhéran jusqu’à la place Azadi (“Liberté”), brandissant des panneaux “Où est ma voix?” et agitant des drapeaux verts, couleur de la campagne de M. Moussavi.

– Mort “déchirante” –

Les manifestations s’enchaînent toute la semaine, des informations faisant état d’affrontements avec les forces de l’ordre.

Les autorités demandent aux candidats de suivre la voie légale en déposant leurs recours devant le Conseil des gardiens de la Constitution, chargé de l’organisation et du contrôle de l’élection.

Un recomptage sur 10% des bulletins confirme la victoire de M. Ahmadinejad. Mais le résultat est refusé par le camp réformateur, qui remet en cause la neutralité des Gardiens.

Le 20 juin, une nouvelle manifestation massive à Téhéran tourne à l’affrontement violent avec les forces de l’ordre.

Les médias locaux comme internationaux n’ont plus le droit de se rendre sur les lieux des manifestations mais cela n’empêche pas la diffusion de nombreuses images choc.

Une vidéo montrant l’agonie ce jour-là de Neda Agha-Soltan, étudiante de 20 ans touchée par balles, suscite l’émotion. Le président américain Barack Obama la qualifiera quelque jours plus tard de “déchirante”.

Une autre manifestation particulièrement meurtrière aura lieu des mois plus tard, le 27 décembre.

Progressivement moins réguliers et moins imposants, les rassemblements ne cesseront véritablement qu’en février 2011 avec le placement en résidence surveillée de MM. Moussavi et Karoubi, encore soumis à ce traitement aujourd’hui.

On ne sait pas combien de personnes ont été tuées, blessées, arrêtées ou emprisonnées durant cette période trouble. Selon les autorités, il y a eu des dizaines de morts, principalement du fait des “séditieux”.

En dix ans, estime Ali Chakouri-Rad, l’un des rares réformateurs encore actifs en politique, les Iraniens sont passés à autre chose et s’intéressent aujourd’hui “à des questions autres que politiques, comme (leur) situation économique”.

Pour nombre d’observateurs étrangers néanmoins, “l’été de Téhéran” a contribué à l’émergence des printemps arabes qui s’éveilleront au moment même de l’extinction du “Mouvement vert”.