Liban: “haircut”, réclament des manifestants qui veulent ponctionner les riches

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Devant la banque centrale, ils se succèdent sur la chaise d’un barbier pour une symbolique coupe de cheveux –haircut en anglais–: au Liban, des contestataires réclament une ponction sur les grosses fortunes pour redresser l’économie au bord du gouffre.

“Nous sommes là pour leur montrer à quoi ressemble un bon haircut”, ironise Rebecca Saade, venue se faire couper les cheveux devant l’institution, dans la capitale libanaise.

La jeune femme de 34 ans joue sur la double signification du mot “haircut”, utilisé ici dans son sens économique pour parler d’une ponction sur les dépôts des plus riches.

Plus de 40 jours après le début du soulèvement populaire inédit qui secoue le Liban, les contestataires rivalisent d’inventivité pour empêcher la mobilisation de s’essouffler.

Dénonçant la corruption et l’incompétence de la classe politique, mais aussi une détérioration des conditions de vie, des centaines de milliers de Libanais ont battu le pavé dans tout le pays depuis le 17 octobre.

Ciseaux à la main, le barbier s’apprête à couper une mèche des cheveux bruns mouillés de Rebecca. “Nous ne paierons pas le prix”, proclame une banderole derrière lui.

“Ce haircut doit toucher les principaux financiers qui ont profité jusqu’à maintenant de la corruption”, s’insurge la jeune femme.

Autour d’elle, des dizaines d’hommes et de femmes brandissent des drapeaux libanais, le visage parfois recouvert avec des masques à l’effigie du gouverneur de la Banque centrale Riad Salamé.

– Fuite de capitaux –

Les manifestants veulent des mesures rapides pour redresser l’économie — mais refusent que les plus démunis en payent le prix, dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale.

“Durant les premières semaines de la contestation, ils ont laissé les plus gros déposants sortir tous leurs capitaux”, s’insurge Mme Saade.

Entre le 15 octobre et le 7 novembre, alors que les banques étaient fermées, environ 800 millions de dollars auraient discrètement quitté le Liban, d’après un rapport économique préparé par des experts et publié par le think-tank Carnegie Moyent-Orient, qui explique cette fuite par la crainte d’un effondrement financier.

De quoi provoquer la colère du Libanais moyen, confronté depuis septembre à des restrictions de plus en plus sévères sur le retrait de dollars dans les banques, au taux officiel de 1.507 livres libanaises pour un dollar.

En réaction, dans un pays où le billet vert est couramment utilisé dans tout type de transaction au quotidien, sa valeur a explosé dans les bureaux de change –dépassant les 2.000 livres pour un dollar.

Mercredi, le président du Parlement Nabih Berri a appelé à “rapatrier l’argent des banques envoyé à l’étranger”, selon l’agence de presse officielle ANI.

– “Economie en chute libre” –

“C’est la crise économique qui nous a poussés à faire la révolution”, lâche Racha, savourant son premier café du matin après avoir passé la nuit dans une tente devant la Banque centrale.

Le petit pays est marqué par d’importantes inégalités sociales.

Si 1% des Libanais les plus riches contrôlent 25% du revenu national, les 50% les plus pauvres reçoivent moins de 10%, selon World Inequality Database, disposant d’une base de données sur les inégalités dans le monde.

Les contestataires ont obtenu leur première victoire avec la démission le 29 octobre du Premier ministre Saad Hariri. Mais ils manifestent toujours pour un gouvernement composé exclusivement de technocrates et d’indépendants, qui ne seraient pas issus du sérail politique.

Les experts penchent plutôt pour un gouvernement hybride, alliant technocrates et représentants des grands partis politiques.

“Maintenant, on a vraiment besoin de quelqu’un dont la spécialité c’est l’économie”, plaide Racha, étudiante de 24 ans, une écharpe rouge sur la tête pour se protéger du froid.

Le nom d’un candidat potentiel au poste de Premier ministre circule dans la presse: l’homme d’affaires et ingénieur Samir Khateeb. Comme de nombreux Libanais, Racha n’a jamais entendu parler de lui.

Pour Maha Yahya, à la tête du Carnegie Moyent-Orient, “l’économie est en chute libre”. Pour gérer une situation désastreuse, le nouveau gouvernement devra aussi “combler le fossé de confiance érodée de la communauté internationale, mais surtout de la rue”.

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