Menacés, déplacés, les indigènes de Colombie face au virus, nouvel ennemi invisible

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La violence les a contraints à fuir. Victimes du conflit armé, déplacés en ville, les indigènes de Colombie sont aujourd’hui sous la menace du Covid-19. Confinés, ils ne peuvent vendre leur artisanat, ni regagner leurs territoires.

“Je n’ai déjà plus rien pour nourrir mes enfants (…) par manque d’argent, parce que nous ne vendons pas”, lâche tristement Yaleni Ismare, 29 ans. Devant elle s’accumulent bracelets, boucles d’oreilles et corbeilles finement tressés en fibre de palmier Werregue.

Comme plus de 500 autres indiens Wounaan ces dernières années, Yaleni a fui la côte Pacifique – zone de narco-trafic que se disputent gangs paramilitaires et guérilleros – pour survivre à Ciudad Bolivar, quartier pauvre de Bogota.

Mais la capitale, comme d’autres villes, est confinée depuis le 20 mars. Une mesure élargie aux 48 millions d’habitants du pays le 25 mars, puis prolongée jusqu’au 11 mai.

“En temps normal, les Wounaan de Ciudad Bolivar se consacrent à la vente d’artisanat (…) sur les marchés, dans la rue, à domicile ou sur commande”, a précisé à l’AFP Onaldo Chocho.

“Ils commencent à souffrir pour payer le loyer, les services publics et la nourriture”, déplore ce leader indigène de 54 ans. Menacé par des groupes armés, il ne se déplace qu’avec escorte et gilet pare-balles.

Mère de cinq enfants, âgés de douze à quatre ans, Yaleni partage, avec une quarantaine d’autres indigènes, une maison délabrée de Vista Hermosa, sur les hauts de Ciudad Bolivar.

– L’école sur un portable ? –

A une fenêtre est accroché un chiffon rouge, signe de plus en plus répandu en Colombie pour avertir que là, quelqu’un souffre de la faim.

Un couloir bleu dessert de modestes logements aux portes métalliques. Dans le patio, au-dessus d’un lavoir en ciment, sèchent les vêtements d’une quinzaine de petits.

Les écoles étant fermées, “les enfants doivent étudier en virtuel. Mais ils n’ont pas d’ordinateur. Mon téléphone portable ne suffit pas pour les miens”, déplore Yaleni.

La moitié des élèves et étudiants du monde, soit 826 millions, n’ont ainsi pas accès à un ordinateur à domicile, a souligné mardi l’Unesco.

Au bout de l’escalier menant au toit en terrasse, un ancien prend le soleil. Comme tous les plus de 70 ans, très vulnérables au coronavirus, cet homme aveugle est confiné jusqu’au 31 mai.

Personne ne porte de masque, faute d’argent pour en acheter.

La Colombie compte quelque 4.400 cas confirmés, dont plus de 200 morts, depuis le 6 mars. Le virus, qui affecte déjà 26 des 32 départements du pays, représente une menace supplémentaire pour les indiens.

L’Organisation des peuples indigènes de Colombie (Onic) a lancé l’alerte, dénonçant la précarité des infrastructures médicales là où ils vivent, et la progression de la contagion cette semaine avec au moins six cas dans trois communautés différentes.

Au coeur de Bogota, quelque 360 Emberas, qui ont fui il y a quatre mois les départements du Choco (ouest) et du Risaralda (centre), protestent depuis début avril pour réclamer des aides.

“Nous sommes doublement victimes: du conflit armé et du confinement à cause du virus”, souligne Agobardo Queragama, un des leaders.

La municipalité accorde des allocations mensuelles de 45 à 110 dollars et des colis alimentaires aux plus défavorisés. Mais certains n’ont rien reçu, faute de figurer sur les registres.

– Jetés à la rue et vulnérables –

Et des propriétaires peu scrupuleux passent outre l’interdiction d’expulsion imposée pendant le confinement.

Ne pouvant payer des taudis loués à la journée, plus d’une centaine de familles Emberas, dont des femmes enceintes et des enfants aux yeux fiévreux, ont début avril dormi dans un parc, exposés au froid nocturne des Andes.

“Ils ne peuvent regagner leurs territoires parce que là-bas (…) le conflit armé perdure”, précise Maria Violet Medina Quiscue, du comité des 17 peuples indigènes victimes de la guerre à Bogota.

Contre la contagion, d’autres, tels les Nasas et les Misaks du Cauca, région agricole du sud-ouest, se sont reclus dans leurs réserves, pariant sur l’auto-suffisance alimentaire.

Des indiens d’Amazonie ont préféré la forêt. “Ayant la mémoire ancestrale des diverses épidémies qu’il y a eu en cinq siècles, les peuples nomades (…) ont quitté les centres urbains. Ainsi, les Nukaks se sont enfoncés dans la jungle” du Guaviare (sud), indique Armando Valbuena Wouryu, porte-parole national de la minga (assemblée) indigène.

Ce sage Wayuu, ethnie du désert de La Guajira (nord-est), souligne la vulnérabilité des indiens de Colombie, “1,9 million de personnes appartenant à 115 peuples, dont 12.000 de plus de 60 ans”, beaucoup souffrant de malnutrition, exposés à la tuberculose. “Une situation dure, tragique!”

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