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Mon centenaire : cinq ans avec les poilus sur le front

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Mon centenaire : cinq ans avec les poilus sur le front

Pendant cinq ans, j’ai couvert pour France 24 le centenaire de la Première Guerre mondiale. À travers plus de 160 articles, j’ai essayé de décrypter ce conflit qui a bouleversé le monde, tout en allant à la rencontre de ma propre histoire familiale.

Pendant cinq ans, j’ai couvert pour France 24 le centenaire de la Première Guerre mondiale. À travers plus de 160 articles, j’ai essayé de décrypter ce conflit qui a bouleversé le monde, tout en allant à la rencontre de ma propre histoire familiale.

En novembre 2013, le président François Hollande a officiellement lancé les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale. Passionnée d’Histoire, j’ai sauté sur l’occasion et proposé à mes rédacteurs en chef de travailler sur le sujet. À vrai dire, je ne savais pas trop dans quoi je me lançais. Comme tout le monde, j’avais une certaine représentation de ce conflit : des images de Verdun, de tranchées, de boue, de rats, de poilus moustachus, glanées sur les bancs de l’école ou dans quelques classiques de la littérature.

Le virus du centenaire

En 2014, je me suis donc lancé un défi : écrire une fois par semaine sur cette guerre qui avait déchiré une grande partie du monde. J’imaginais faire le tour du sujet en un an et redoutais de manquer rapidement d’idées de papiers ou de reportages. J’avais tort. Ce qui ne devait durer que quelques mois m’a finalement occupée cinq ans. Comme beaucoup, j’ai été prise par le virus du centenaire. Avec curiosité et respect, j’ai découvert aussi l’horreur, et je me suis plongée dans cette guerre totale.

La Première Guerre mondiale a en effet touché la société dans son ensemble. En essayant de la décrypter, j’ai exploré des domaines extrêmement variés : la stratégie militaire avec les combats de Verdun ou d’Amiens, l’armement avec le développement des chars, la santé avec les progrès de la médecine ou la tragédie des gueules cassées. Mais aussi des aspects plus inattendus de cette guerre : les arts, avec la création du Théâtre aux armées ou les chansons des Poilus, le sport avec la destinée tragique de grands champions et même l’archéologie avec les sépultures de soldats aujourd’hui encore retrouvées. Sans oublier de raconter le sort de ceux qui n’étaient pas militaires : les femmes mobilisées à l’arrière dans les champs ou dans les usines, et les enfants, objets de propagande dans les écoles.

Pour France 24, j’ai naturellement travaillé sur la dimension internationale de ce conflit. Je suis allée sur le terrain, là-même où tant d’hommes avaient combattu. Du front de l’Ouest, à Sarajevo, à la Palestine, en passant par l’Italie, les Dardanelles, le front d’Orient et même la Guinée équatoriale, j’ai marché sur les traces de ces soldats : poilus bretons, tirailleurs sénégalais, tommies britanniques, anzacs australiens et néo-zélandais, travailleurs chinois, prisonniers allemands

La communauté du centenaire

Cent ans après, j’ai réalisé que l’héritage de ce conflit n’est pas vécu de la même façon d’un pays à l’autre. Chez les Britanniques, c’est une histoire encore vive, transmise de génération en génération. Que d’émotions aussi j’ai pu ressentir en assistant aux cérémonies, notamment celle de l’Anzac Day, qui regroupe chaque année, le 25 avril, à 5h du matin des milliers d’Australiens dans le cimetière de Villers-Bretonneux, dans la Somme. En France, les descendants de Poilus avaient un peu perdu le fil, mais beaucoup se sont réappropriés ce passé à l’occasion des commémorations, en témoignent ces milliers d’expositions et de conférences organisées un peu partout dans l’Hexagone.

Sur les réseaux sociaux, une véritable communauté “du centenaire” s’est également construite. Chaque jour des internautes ont partagé leurs découvertes et leurs histoires de famille. Beaucoup se sont regroupés, à l’initiative du compte twitter 1Jour1Poilu, pour indexer quelques 1,4 millions de fiches de soldats Morts pour la France et créer un mémorial virtuel. Ainsi, je n’ai jamais manqué de motivation et mon travail s’en est trouvé considérablement enrichi. Certains m’ont donné des idées d’articles, d’autres m’ont même confié des archives personnelles très émouvantes qui m’ont permis d’approcher au plus près ce passé.

En voulant raconter cette guerre à hauteur d’homme, je me suis également penchée sur ma propre histoire familiale. Jusque-là, je savais très peu de choses sur la destinée de mes ancêtres en 14-18, des paysans bretons du Morbihan. Je ne savais même pas s’il y avait des soldats dans ma généalogie. Rien. Aucune lettre. Aucune carte postale. Aucune photo ne nous était parvenue cent ans après. Un grand silence et un grand vide entouraient cette période. Qu’avaient-ils bien pu vivre ?

À la rencontre de ma famille

Grâce aux archives, en grande partie numérisée et disponibles sur Internet, j’ai pu aller à la rencontre de mes aïeux, combler les trous de la mémoire familiale et dessiner la petite histoire dans la grande. Comme toutes les autres familles françaises, la mienne n’a pas été épargnée. À 22 ans, Joseph Gondet, le frère de mon arrière-grand-père Louis, a été tué en novembre 1916, sur le front d’Orient, bien loin de sa Bretagne. Cent ans après, je lui ai rendu hommage en retraçant son parcours et en me rendant sur les lieux mêmes de sa mort, en Macédoine. J’ai aussi découvert la tragique disparition de Théophile Réminiac, le frère de mon arrière-grand-mère, mort à 20 ans de tuberculose, que j’ai pu faire reconnaître comme Mort pour la France.

À chaque fois, en recollant les morceaux et en écrivant leur histoire, j’ai été surprise de ressentir autant d’émotions après tout ce temps. Mais la plus forte, je l’ai vécue, le 11 novembre 2014, lors de l’inauguration de l’Anneau de la mémoire, près de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette. Je savais que sur ce monument serait inscrit le nom de mon arrière-grand-oncle, Joseph Trouillard, comme celui de tous les soldats tués dans le Nord-Pas-de-Calais au cours du conflit. C’est également celui de mon grand-père qui en a hérité en mémoire de son oncle. De lui, j’ai peu de souvenirs car il est décédé alors que je n’avais que sept ans. Un épisode me reste cependant. Un jour, alors que je me trouvais en vacances chez lui, je l’avais harcelé tout l’après-midi pour avoir un soda que j’avais fini par jeter, sans même le boire. Mon grand-père m’avait passé un bon savon pour ce caprice de petite fille.

Plus de vingt ans plus tard, au moment où je découvrais le nom de son oncle sur l’Anneau de la mémoire, j’ai reçu un message de mon père à propos de l’article que je venais d’écrire sur Joseph. “Ton grand-père t’aurait pardonné pour le soda”, a-t-il simplement écrit. À ce moment précis, j’ai réalisé que je ne faisais pas seulement ce travail pour France 24, ni pour moi-même. Pendant cinq ans, de novembre 2013 à novembre 2018, c’est toute ma famille qui m’a accompagnée, faisant de moi le maillon d’une longue chaîne, la dépositaire d’une mémoire. Joseph Gondet, Théophile Réminiac et Joseph Trouillard, mes trois arrière-grands-oncles morts en 14-18, étaient à mes côtés. En éclairant cette guerre, je les ai fais “revivre”. Et désormais, ils ne seront plus oubliés, comme tous ces soldats et ces civils que les commémorations du centenaire ont permis d’honorer et de ramener à la mémoire du monde.

Première publication : 10/11/2018

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