Mondial-2010: la grève de Knysna ou l’implosion des Bleus en mondovision

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Un chronomètre qui vole, des joueurs retranchés dans un car aux rideaux tirés: le 20 juin 2010 à Knysna, l’entraînement de l’équipe de France au Mondial en Afrique du Sud vire à la tragi-comédie surréaliste, sous le regard médusé des médias du monde entier.

La séance programmée ce jour-là pour les finalistes du Mondial-2006 est celle d’une troupe en déroute, minée par les dissensions internes après l’exclusion de l’attaquant Nicolas Anelka, coupable d’avoir insulté le sélectionneur Raymond Domenech. L’équipe de France est alors au bord du précipice après deux premiers matches de poule totalement ratés (0-0 contre l’Uruguay, défaite 2-0 contre le Mexique).

L’ambiance est lourde, pesante et la méfiance vis-à-vis de la presse est à son paroxysme. La veille, le capitaine Patrice Evra a lancé la chasse à la “taupe”, coupable d’avoir révélé l’incident survenu à la mi-temps de France-Mexique entre Anelka et Domenech. Mais comment imaginer la déflagration qui va suivre?

Aux alentours de 16 heures, le car des Bleus fait son apparition sur le terrain du Pezula Resort, le repaire cinq étoiles de l’équipe de France durant le Mondial, véritable camp retranché avec vue imprenable sur l’océan Indien. L’aire de jeu a été pompeusement baptisée “The Field of Dreams”.

Solidement gardé par la police locale, l’hôtel n’ouvre ses portes que pour la deuxième fois au public et aux médias pour une séance complète, signe de la paranoïa qui a gagné l’équipe de France. Une cinquantaine de journalistes et 200 spectateurs sont présents aux abords de la pelouse, située en contrebas de l’établissement.

– Duverne fou furieux –

Aucun signe avant-coureur du clash hallucinant qui s’annonce: les joueurs sortent du car pour saluer les supporteurs et signer des autographes. Personne ne prête alors attention à un détail crucial: les Bleus portent des baskets et non des chaussures à crampons.

Un joueur cependant est resté à l’écart. Il s’agit du capitaine Patrice Evra, en grande conversation avec Raymond Domenech et tenant une feuille de papier à la main. A ce moment-là, les joueurs ont déjà décidé de ne pas participer à la séance et le papier en question est un communiqué rédigé par le groupe, ce que les journalistes n’apprendront que plus tard.

Alors que le sélectionneur et Evra parlent, un premier incident créé l’incrédulité: le préparateur physique Robert Duverne, manifestement au courant de la volonté de grève des joueurs, surgit en faisant des signes menaçants vers le capitaine. Duverne est dans une colère noire et il faut l’intervention de Raymond Domenech, qui l’agrippe, pour éviter un pugilat.

Robert Duverne, fou furieux, jette de rage son chronomètre et regagne l’hôtel. Les joueurs, eux, se réunissent en cercle autour d’Evra avant de monter directement dans le car. Ils n’en descendront plus.

La confusion est totale et Raymond Domenech et Jean-Pierre Escalettes, le président de la Fédération française de football, tentent d’entamer une vaine négociation avec les joueurs, qui durera plus d’une trentaine de minutes.

– “Êtes-vous la taupe ?” –

Il faudra le coup d’éclat d’un dirigeant de la Fédération pour que les journalistes aient les premières explications de ce qui se joue à l’intérieur du car des Bleus. Jean-Louis Valentin, directeur général délégué de la FFF auprès de l’équipe de France, ému et au bord des larmes, décide de quitter les lieux avec fracas, poursuivi par une meute de reporters.

“Êtes-vous la taupe?”, ose même un journaliste français.

Ancien directeur de cabinet du président de l’Assemblée nationale Jean-Louis Debré de 2002 à 2005, l’énarque s’arrête et craque devant une nuée de micros et de caméras.

“J’ai honte. Je suis écœuré, dégoûté, je quitte mes fonctions, ce qui s’est passé est un scandale. Ils ne veulent pas s’entraîner, c’est inacceptable”, explique-t-il la voix tremblante avant de s’engouffrer dans une voiture encadrée par des policiers sud-africains.

Une grève de l’entraînement en pleine Coupe du monde? Même les médias brésiliens, qui en ont vu d’autres au pays du football-roi, sont abasourdis, comme ce journaliste de la puissante chaîne de télévision O Globo, hilare devant les images recueillies par son caméraman.

Peu avant 17 heures, Domenech finit par s’avancer vers les journalistes, le fameux papier à la main. D’un ton monocorde et laconique, le sélectionneur lit un “communiqué des joueurs” en forme de déclaration de guerre contre la FFF. Les Bleus affirment qu’ils ont décidé de ne pas s’entraîner pour marquer leur “opposition” à l’exclusion d’Anelka.

“Merci beaucoup, au revoir”, conclut Domenech, le visage grave et marqué, avant de rejoindre le car des Bleus, qui quitte le terrain d’entraînement.

Deux jours plus tard, sans Anelka, ni Eric Abidal qui refuse de jouer, la France s’incline 2-1 contre l’Afrique du Sud, quittant sans gloire le Mondial-2010. Clap de fin pour l’épisode le plus noir de l’histoire des Bleus.

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