“Sortez mes enfants de l’enfer” d’Al Hol: la supplique des familles albanaises

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“Sortez mes enfants de l’enfer!”: après l’évacuation le mois dernier d’un garçon de 11 ans d’un camp en Syrie, les familles des autres enfants albanais pris au piège du jihadisme pressent Tirana de redoubler d’efforts pour mettre fin à leur calvaire.

Alvin Berisha est rentré chez lui en Italie en novembre après avoir vécu dans le camp Al-Hol tenu par les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie.

L’histoire de cet enfant albanais de mère jihadiste et des efforts de son père pour le récupérer, relayée par les médias italiens, avait profondément ému l’opinion publique, motivant une opération de rapatriement menée en coordination avec Damas.

Les familles albanaises réclament une issue heureuse pour les autres mineurs piégés. L’Albanie, où les musulmans majoritaires pratiquent souvent un islam libéral, en a identifié une trentaine en Syrie. Plusieurs sont livrés à eux mêmes après la mort de leurs parents jihadistes.

“Je suis contente pour lui mais je suis angoissée pour mes deux enfants qui sont encore là-bas au milieu de cet enfer”, dit Mide Dumani, 46 ans. Son corps tout entier est secoué de tremblements.

En février 2014, son époux, muni d’une fausse autorisation, a emmené ses enfants en Syrie, où il fut tué quelques mois après. Eva et Endri, 13 et 11 ans aujourd’hui, vivent depuis mars à Al-Hol, où s’entassent 70.000 proches de jihadistes.

“Je suis une mère. Ca fait six ans que ça dure, je n’en peux plus”, ajoute-t-elle, serrant dans les mains le seul souvenir qui lui reste, un cahier d’Eva où figure sa première leçon d’anglais: “Hello, Good morning”….

“Tant de rêves brisés”, se lamente-t-elle, les yeux brillants de larmes.

– “Exposés au danger” –

Parfois, sa fille parvient à la joindre au téléphone. Une brève conversation, quelques messages écrits, une photo…

“La vie à l’intérieur du camp est très dure. Nous sommes tous exposés au danger”, écrit Eva dans l’un de ces messages.

Des membres de la famille sont allés en Turquie, d’autres en Egypte pour tenter de nouer des contacts. En désespoir de cause, la grand-mère, Mentie, 72 ans, est partie deux fois en Syrie. D’abord pour tenter de convaincre son fils de rentrer. Puis, à la mort de celui-ci, pour chercher ses petits-enfants. Mais elle est restée bloquée auprès d’eux à Al-Hol.

Mide Dumani place tous ses espoirs dans les autorités.

“Qu’ils soient auprès de leur famille, auprès de leur mère, pour qu’ils grandissent comme tous les autres”, supplie-t-elle.

Tirana, qui a participé aux opérations pour récupérer Alvin, dit tout faire pour rapatrier les mineurs.

“Pour l’Albanie, la priorité, c’est de faire sortir les enfants”, déclare à l’AFP la ministre adjointe de l’Intérieur Romina Kuko.

Mais ce n’est pas simple.

– Dilemne éthique –

Il y a des problèmes d’identification des enfants nés sur place et qui n’ont pas la nationalité albanaise, explique-t-elle.

Leur nombre est inconnu. Selon des experts en sécurité, les identifier nécessiterait d’enquêter sur le terrain, voire des tests ADN.

Les autorités sont aussi confrontées au problème des mères qui auraient participé aux combats et seraient passibles de poursuites.

“Nous devons nous poser la question: Pourquoi les parents sont-ils partis? Quelle est notre obligation envers eux?”, demande la ministre.

S’ajoute un dilemme éthique sur le bienfondé de séparer les mères des enfants. “Nous allons tout examiner au cas par cas, il ne faut pas causer un autre choc traumatique à ces enfants”.

Depuis la chute en mars du “califat” de l’EI proclamé en 2014, la communauté internationale est confrontée au casse-tête du rapatriement des familles des jihadistes capturés ou tués en Syrie et en Irak.

Les retours dans les pays occidentaux comme l’Autriche, l’Allemagne ou la France ont lieu au compte-goutte.

Selon les chiffres officiels, 144 Albanais sont partis combattre en Syrie et en Irak entre 2012 à 2014, année où les départs de combattants ont cessé après l’adoption d’une loi réprimant la participation à des conflits à l’étranger.

– “Innocents” –

Le cas d’Alvin représente aussi une lueur d’espoir pour Dylber Shuli, 82 ans, inquiet pour ses cinq petits-enfants retenus à Al-Hol.

“Les enfants sont innocents, ils ne doivent pas payer pour le comportement irresponsable de leurs parents”, dit-il devant sa vieille maison de Gurras (Sud-Est).

Son fils, Krenar, 32 ans est parti en octobre 2013 avec son épouse, Adelina et leurs trois filles, Elona, Erma et Justra. Leur fils Ibrahim est né sur place en 2016.

Elona, 17 ans aujourd’hui, a été mariée de force à 13 ans par ses parents à un homme de son village, jihadiste comme ses parents, tué depuis comme ces derniers. Elle élève seule son fils de deux ans, son frère de trois ans et ses deux sœurs de six et douze ans.

Dans un message vidéo parvenu récemment à une télévision albanaise, Elona demande de l’aide. “Venez nous prendre, on peut s’attendre à des jours terribles”.

“Elle est désespérée. Elle a pensé au suicide pour échapper à cette terreur”, dit Dylber. Dans de brefs appels téléphoniques à son grand-père, Elona raconte que la situation est très dangereuse, qu’on a brûlé la tente où elle vivait avec les enfants.

“Elle dit aussi que les enfants n’arrêtent pas de pleurer, ils s’évanouissent de faim, l’une des filles est malade, ses pieds et son ventre sont gonflés. Le pire est à craindre”, dit l’épouse de Dylber, Asije. “Si j’avais su, j’aurais pu les empêcher de partir. On leur a menti, on leur a promis une vie meilleure. Les enfants sont des victimes”.

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