Tunisie: Ghannouchi, de l’opposant islamiste au président du Parlement

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Elu président du Parlement tunisien après avoir brigué un mandat pour la première fois en octobre, Rached Ghannouchi règne sur le parti Ennahdha, issu de la mouvance islamique, depuis sa création il y a quatre décennies.

Agé aujourd’hui de 78 ans, M. Ghannouchi a porté le mouvement tout juste sorti de la clandestinité à la victoire aux élections de 2011, depuis lesquelles Ennahdha a participé quasi sans discontinuer à la gestion du pays, en dépit de ses déboires lors des premières années post-révolution.

Grande figure de l’opposition islamiste sous Bourguiba et Ben Ali, il est une des personnalités les plus clivantes du parti, accusé par ses détracteurs de tentations hégémoniques inspirées des Frères musulmans égyptiens, et d’avoir été ambigu face à la montée du jihadisme après la révolution.

Auteur de prêches enflammés dans les années 70, ayant vécu 20 ans en exil à Londres –jusqu’à la révolution de 2011–, le “cheikh” aux cheveux blancs et à la courte barbe grise a néanmoins sensiblement adouci son discours.

– “Démocrate musulman” –

Il se pose désormais comme défenseur d’un islam tolérant et de valeurs conservatrices, mettant la famille au coeur de la société.

Après s’être inspiré des Frères musulmans égyptiens, il s’est revendiqué du modèle islamiste turc puis s’est décrit ces dernières années comme “démocrate musulman”, après qu’Ennahdha a annoncé en 2016 sa mue en mouvement civil, consacré à la politique uniquement, sans prédication religieuse.

Difficile de voir derrière ce septuagénaire au physique fragile celui qui fit trembler le pouvoir au point que le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, réclama qu’il soit “pendu au bout d’une corde”.

Né à El Hamma, petite ville de la côte sud, au sein d’une famille modeste, Rached Ghannouchi étudie d’abord la théologie, et enseigne dans les zones marginalisées au cœur du bassin minier tunisien. Il reprend ses études de philosophie au Caire, puis à Damas, et étudie quelques mois à Paris en 1968.

De retour en Tunisie à la fin des années 1960, il découvre avec effroi un pays engagé vers la laïcité où les femmes ont obtenu de nombreux droits.

Au cours de la décennie suivante, il réclame dans ses prêches l’application stricte de la charia. Avec quelques compagnons, il fonde en 1981 le “Mouvement de la tendance islamique”, rebaptisé en 1989 “Ennahdha” (“La renaissance”).

Rapidement, il inquiète le pouvoir et, accusé de fomenter des troubles, il est condamné à 11 ans de prison puis aux travaux forcés à perpétuité.

– Exil –

L’arrivée de Ben Ali à la présidence en 1987 lui sauve la mise. Gracié, Rached Ghannouchi fait allégeance. “Il rejette la violence et reconnaît le statut de la femme”, raconte Ali Larayedh, un de ses compagnons qui a passé 14 ans en prison avant de devenir Premier ministre en 2013.

Mais lorsque les listes proches d’Ennahdha réalisent une percée électorale en 1989, la répression reprend et M. Ghannouchi fuit via l’Algérie. Il gagne Londres en 1991, tandis que 30.000 militants et sympathisants sont victimes de l’Etat policier. Lui-même est condamné par contumace à la prison à vie pour “complot”.

Il ne revient à Tunis que le 30 janvier 2011, deux semaines après la révolution. Il est accueilli triomphalement par des milliers de partisans, et Ennahdha remporte les premières élections libres, en octobre 2011.

Idéologue et stratège d’Ennahdha, c’est lui qui entérine une alliance contre nature avec le parti séculier Nidaa Tounes, vainqueur des élections en 2014 sur une plateforme anti-islamiste, arguant de la nécessité d’un “consensus” entre les principales forces politiques afin de garantir la transition démocratique.

M. Ghannouchi se présente aux législatives du 6 octobre dernier. Il descend pour la première fois comme candidat dans l’arène politique, avec l’ambition de présider le Parlement, au moment où sa légitimité est mise en cause au sein du parti, qui se divise au sujet de sa stratégie d’alliance et de son identité politique.

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